|
PRÉSENTATION FAITE PAR MICHEL TOULEMONT devant
L'ACADÉMIE DES SCIENCES, BELLES LETTRES ET ARTS de CLERMONT FERRAND
MARS 1981
DÉCOUVERTE D'UNE PEINTURE HÉRALDIQUE EN AUVERGNE.
Connaissant notre intérêt pour
l'héraldique, un de nos bons amis Monsieur l'Abbé Jean
Merminod, membre correspondant de notre académie, nous fit
à l'automne dernier par d'un ouï dire; dans un petit
village des environs de Sauxillanges le nouveau propriétaire
d'une maison aurait dans son grenier, découvert des peintures
murales anciennes : faux appareil surmonté de blasons. Ce
genre de découvertes incite en général à
douter de son ancienneté - particulièrement le faux
appareil. Mais le fait que ce soit dans un grenier nous à
incité à demander au propriétaire de nous
recevoir, ce qu'il fit fort aimablement et nous conduisit au lieu de
sa trouvaille où, à notre ébahissement, nous
nous trouvâmes devant une grande composition héraldique
d'environ milieu du XIV ème siècle.
Cette peinture murale assez altérée
occupe les quatre parois d'une pièce rectangulaire de cinq
mètres sur quatre, dont tout l'angle Nord Est est
dissimulé par un crépi récent . Son étude
et les recherches qu'elle implique seront longues et nous ne pouvons
actuellement que faire une description sommaire.
On peut distinguer trois parties: le mur pignon Est
avec la scène principale, les parois Nord et Sud de
composition similaires et le mur pignon Ouest.
Le mur pignon Est:
La mi-partie Sud est occupée par un cavalier,
en grand harnois lancé au galop vers la gauche de
l'observateur, la lance en arrêt, à l'horizontale. Des
manques dans le crépi récent qui couvre la mi partie
Nord de ce mur montre que l'autre moitié de la scène
subsiste dessous (au moins partiellement). Figuration d'un tournoi
où s'affrontent deux cavaliers lancés au galop de leurs
montures. Scène importante, car à partir d'elle
s'ordonne le reste du décor, et surtout par un détail
qui permet d'avancer un datation: le milieu du XIV ème
siècle. Le cavalier porte le heaume fermé (1)
ovoïde à calotte arrondie; forme que l'on trouve dans le
Wappenrolle von Zurich (2) daté avec assez de précision
des années 1335 - 1345. Au musée suisse de Zurich est
exposé un casque de ce type (2ème tiers du XIV
siècle) (NB modifié ultérieurement à
Zurich en 1300-1325).dont l'intérêt est de conserver
au sommet de la calotte la pièce tubulaire dans laquelle se
fixait le cimier dont il ne reste ici que la moitié droite. Le
champ de l'écu étant rouge il en est de même du
cimier (bouquet de plumes?) et de la housse du cheval, elle aussi
armoriée. A noter les armes: de gueules à la croix d'argent.
(1) il n'avait que d'étroites
illères et quelques petits orifices pour la ventilation,
sans visière mobile qui apparaît à la fin du XIV
siècle amenant un changement de forme de casque.
(2) Bibliothèque Nationale Suisse
déposé au Musée National de Zurich.
Les parois Sud et Nord.
Elles avaient un décor similaire: un pigment
rouge dessine un compartimentage, en faux appareil, orné de
quintefeuilles compris entre deux larges bandes horizontales.
L'inférieure jaune bordée d'un filet supérieur
rouge et d'un inférieur noir d'où pendent des noeuds de
ruban rouge et noir. Le supérieur est en deux parties, jaune
en haut et rouge en bas à séparation ondée.
Au dessus de la bande d'encadrement supérieure
se trouve une série d'écus armoriés, écus
de forme classique en triangle plus haut que large aux bords
latéraux droits en haut et incurvés en bas formant une
pointe; forme fixée dès la fin du XIII ème siècle.
Malgré leur état actuel certains
écus sont encore blasonnables (avec une certaine incertitude
pour quelques uns).
Paroi Sud: (à partir de l'angle Sud-Est de la Paroi):
le 1er: de gueules à deux fasces d'argent;
le 2 ème: de gueules au lion d'argent;
le 3ème: difficile à déchiffrer
dans son état actuel;
puis une longue altération de la paroi, avec
une baie moderne et le montant droit d'une baie ancienne.
Un 4ème: (presque dans l'angle Sud-Ouest)
d'argent billeté de gueules.
Les parois Nord:
dont seule la moitié Ouest est visible, l'autre
étant recouverte du même crépi qui dissimule la
moitié de la scène au cavalier. A partir de l'angle
Nord-Ouest quatre écus sont visibles:
le 1er: de pourpre (3) au sautoir d'argent, qui a peut
être été cantonné de meubles actuellement indéfinissables;
le 2ème: de gueules à la fasce d'argent;
il ne subsiste que la fasce et la moitié inférieure de
l'écu dans laquelle il n'est pas exclu qu'il y ait eu un
meuble, l'état actuel ne permet pas de le dire;
le 3ème: peu lisible actuellement, on ne
distingue que les vestiges de couleur rouge;
le 4ème: dont seul subsiste le tiers
inférieur d'un champ uni de gueules.
(3) on ne peut dire avec certitude avant nettoyage. La
couleur du champ de cet écu diffère nettement du
gueules - d'un rouge très vif - des blasons voisins, mais
l'examen de ceux de la paroi Sud montre que par endroits le rouge a
tendance à s'altérer et à virer au brun
violacé. Malgré son extrême rareté, cette
couleur est déjà mentionnée au milieu du XIII
ème siècle: le royaume de Léon, des familles
anglaises (Lacy) et de nombreux chevaliers de la Table ronde au (XIV
et XV ème siècle( Perceval, Agravain etc.)
Le mur pignon Ouest:
opposé aux cavaliers il avait un décor
particulier. Le même faux appareil que sur les parois Nord et
Sud mais terminé à sa partie supérieure par deux
bandes horizontales jointives, celle du bas rouge avec au dessous une
série d'écus armoriés plus petits que ceux des
parois Nord et Sud; ils sont nettement visibles mais
indéchiffrables dans l'état actuel. La bande
supérieure, jaune, était surmontée d'un grand
lion héraldique dont subsiste, très nette, une patte
postérieure. Tout le reste a été
altéré lors de l'abaissement du pignon du toit. Le lion
était jaune avec de grandes griffes noires : d'or armé
de sable. En bas et à droite du lion postérieurement au
décor primitif, semble t'il, une main moins habile a
ajouté un écu plus grand que les autres, inblasonnable
dans l'état actuel.
Avant le recours prévu à l'ordinateur
l'outil de recherche le plus utilisé est l'armorial
général de Rietstap et de sa table le dictionnaire des
figures héraldiques de Renesse, qui bien que le plus complet
à ce jour ne recense que la moitié environ des
armoiries qui furent réellement portées ; de plus il
présente de très graves lacunes pour l'époque
médiévale qui nous occupe ici. Quelques exemples vont
nous donner une idée des difficultés rencontrées.
- de gueules à la croix d'argent (écu du
cavalier), on pense évidemment en premier aux comtes de
Savoie, mais l'armorial de Rietstap recense vingt six familles ayant
porté ces armes, dont la moitié non françaises;
- de gueules à deux fasces d'argent: vingt
quatre familles recensées dont une vingtaine non
françaises; c'est pourquoi la mise à jour du
deuxième cavalier est primordiale;
- d'argent semé de billettes de gueules, une
seule famille recensée de l'Ostoire (Maine).
Pour l'autre l'état actuel ne permet pas
d'avancer des identifications possibles ou probables, sur la paroi
nord, le sautoir du premier écu était il ou non
cantonné de meubles? il en est de même des autres.
Seul un nettoyage de l'ensemble permettra d'être
beaucoup plus précis et surtout une synthèse.
L'extrême rareté des peintures murales
civiles du moyen âge, son intérêt pour l'Auvergne
nous amène à publier sans retard cette découverte
afin de lui donner les suites qu'elle nécessite, car toutes
les recherches restent encore à faire et dans plusieurs
disciplines. A la manière de Quintilien nous dirons: qui
à peint cette vaste composition de vingt mètres de
long? A quoi était destiné ce décor? Comment
a-t-il été peint? Pourquoi et pour qui? et ce au sommet
d'une petite maison de vingt mètres carrés dans un
village dont on ne sait à peu près rien; maison qui ne
présente pas de caractères particuliers apparents.
En conclusion nous nous trouvons devant une peinture
murale du milieu du XIV ème siècle -
altérée bien sur mais qui n'a subi aucune retouche - et
dont la présence rarissime sur les quatre parois d'une
pièce permet, pour une fois, de reconstituer l'ordonnancement
complet d'un décor héraldique médiéval.
La première démarche nous parait
être de demander une protection suivie d'une restauration.
...
...
... |